À l’occasion de la disparition d’Edgar Morin, le 29 mai 2026, Jean-Marc Lieberherr a rendu hommage au grand penseur européen sous une forme originale : un dialogue posthume imaginaire entre Edgar Morin et Jean Monnet.
Autour d’une table, les deux hommes échangent sur l’Europe, les identités, la paix et la nécessité de construire des solidarités. Un dialogue entre deux Européens qui, peut-être, se sont croisés de leur vivant, et dont les réflexions résonnent encore avec les enjeux du présent.
📢 Quelque part hors du temps, deux hommes, une table, deux verres…
MONNET – Bienvenue Edgar, vous voyez, tous les chemins mènent au « Paradis » – C’est le nom qu’on donne à Cognac aux chais dans lesquels on garde nos meilleures eaux-de vie. Même si vous avez pris votre temps pour venir ! Goûtez-moi ce nectar …
MORIN — Merci Jean, je n’étais pas pressé… Je vous laisse le cognac, je vais vous accompagner avec un rouge du Languedoc. Je suis un homme de la méditerranée !
MONNET — Comme je vous comprends. Mon père était négociant de cognac. J’ai quitté la maison à 16 ans pour parcourir le monde mais toujours je suis revenu en Charente. A Cognac, on sait attendre. C’est la seule manière de faire un bon produit. J’ai appliqué cette leçon toute ma vie.
MORIN – Et pourtant, nous avons tous deux été qualifiés d’ »apatrides cosmopolites ». Quelle ironie ! C’est que l’identité humaine est complexe et s’accommode mal de raccourcis réducteurs.
MONNET – J’en sais quelque chose. Cognac a été une référence permanente dans ma vie. Je me suis consacré à la défense de la France pendant les deux guerres et à sa reconstruction ensuite. J’ai compris que la France sans l’Europe ne serait rien et que l’Europe pouvait apporter une contribution essentielle au monde.
MORIN – Ce que vous décrivez est essentiel, Jean. Les identités ne s’annulent pas, elles s’additionnent, s’enrichissent. Vous êtes un homme d’action mais je me demande si vous n’êtes pas aussi un peu philosophe… Mais j’irais plus loin : si l’unité se vit, elle se pense aussi. Les peuples ont besoin de récits, de symboles, de conscience de ce qu’ils sont.
MONNET – Croyez-vous que j’ai échoué à cet égard ?
MORIN – Pas du tout. Vous avez fait ce que vous saviez faire. Créer des solidarités de fait, c’était poser les conditions matérielles de la rencontre. Mais je vous avoue que j’ai parfois craint que l’Europe ne devienne qu’un marché, qu’une monnaie. Une mécanique sans conscience d’elle-même.
MONNET – Vous savez, quand on veut transformer les choses, il faut parfois être en avance sur son temps. L’Europe est une révolution pacifique qui est encore jeune. Mais je comprends votre inquiétude et je la partage. Il faut expliquer encore et encore pourquoi l’Europe est une nécessité, pourquoi elle est le seul cadre dans lequel la France peut véritablement être elle-même. L’alternative, c’est le déclassement.
MORIN – Vous parlez encore en termes économiques, je vous reconnais bien là, Jean. Et même si vous êtes déconnecté des affaires depuis longtemps, vous répondez là à une vraie inquiétude aujourd’hui.
MONNET – Je le crains hélas, et j’apprends aussi que la guerre fait rage à nouveau. Gardons ça pour une prochaine rencontre. Pour aujourd’hui, finissons nos verres – il fait souvent froid au Panthéon, vous verrez – un remontant ne fait pas de mal.
MORIN – Le Panthéon ? Laissez-moi au moins le temps de m’installer !
